Pastels et phacochère

Nous le savons et le vivons tous. Le cerveau a des propriétés insoupçonnées…

Le jour, il nous met dans la réflexion et dans l’action, et la nuit il répare notre psyché avec des méthodes parfois très dérangeantes : le rêve ou le cauchemar.

Si la plupart du temps on se souvient peu de ce que nous avons vécu durant nos rêves et notre sommeil paradoxal, il arrive que quelque bribes soient encore présentes lors d’un réveil soudain voire brutal.

Il s’agit alors de bondir sur un ordinateur ou un bloc-notes afin de coucher les mots de ce que l’on vient de vivre.

C’est de l’un de ces cauchemars
que j’ai tiré les lignes suivantes…

 

Le jardin est verdoyant, et même si ce n’est pas la beauté qui le décrit le mieux, mon père, ma mère et moi y sommes bien.

Mon père est assis dans un fauteuil de jardin et il lit le journal. Durant ce temps, ma mère et moi sommes debout à regarder le chien jouer. C’est incroyable ce qu’il ressemble à mon brave Beethoven qui a rejoint le paradis des amis à quatre pattes.

L’endroit où l’herbe est incroyablement verte est imparfait et il est supplanté par une butte que seuls les animaux savent franchir aisément tant elle est raide. C’est d’ailleurs ce que fait le chien noir, il est heureux, il court, il joue, il bondit ici et là, et passe à toute vitesse devant maman et moi, nous qui le regardons s’éclater.

Ce qui semble ressembler à une scène agréable va pourtant se transformer en horreur.

Le chien, toujours aussi fougueux, disparaît un moment au sommet de cette butte derrière laquelle nous ne connaissons rien.

Tout-à-coup, le compagnon à quatre pattes réapparaît, mais il ne revient pas seul, il est accompagné. Non par l’un de ses amis canins mais par un phacochère, vieux, le poil noir et grisonnant par endroit. Son âge avancé ne le dispense pas d’être équipé de défenses pour tuer ses ennemis et ses proies, c’est un animal à qui on ne la fait pas, il est expérimenté.

C’est bien connu, les phacochères sont méchants et agressifs et ils sont bien loin des gentils personnages des films de Disney. Bien au contraire, ils vous cisaillent la chair là où votre sang vous enlèvera la vie en quelques secondes.

Le chien noir disparut dans sa fougue et ses sauts de cabri, je ne le vois plus… le phacochère, lui, est encore et là et il a décidé de s’en prendre à ma mère et moi.

Nous avons par réflexe juste le temps de nous mettre à courir et c’est ce que nous faisons. Nous courons autour d’une vieille voiture posée là, au milieu du jardin, elle y a certainement été laissée pour décomposer sa carcasse en quelques décennies.

CaptureNi le phacochère ni ma mère ne gagnons cette course, nous tournons à un quasi même rythme. L’animal ne s’épuise pas pour autant et son grognement montre qu’il en veut, qu’il veut de la chair et il nous a choisi au détour de sa balade par chez nous.

« Ne lui tournez surtout pas le dos, baissez la tête devant lui et surtout baissez les yeux sans croiser son regard » cria mon père, saisi par cette scène effroyable.

Ma mère et moi nous arrêtons brutalement, nous baissons la tête, les yeux figés vers le sol, et nous baissons aussi nos épaules comme pour nous soumettre à l’animal violent qui nous en veut. Ma mère est juste devant moi, du côté du capot droit de la voiture rouillée. Elle me tourne le dos mais elle et moi sommes à présent face au phacochère qui se tient maintenant juste là, à nos pieds…

Des secondes passent, tous les cœurs battent fort, très fort. Lui est essoufflé mais il nous toise, chacun notre tour, pour contrôler que nous avons compris qu’avec lui, il nous faut baisser la tête, les yeux, et que les épaules n’étaient en effet pas un luxe. Sa tête oscille à droite, puis à gauche, il regarde si ma mère respecte les règles puis il me fixe, pour me montrer qui est le maître en ces lieux.

Mon père, lui, reste silencieux car il ne peut rien faire, il est l’acteur impuissant d’une scène sur laquelle il n’a aucune emprise.

Je me trouve dans un appartement que je n’ai jamais vu mais dans lequel je me sens chez moi. Je sais, c’est étrange !

Je suis seul et je me déplace de pièce en pièce. J’aperçois dans une petite chambre sur ma gauche une grand-mère qui a l’air mal en point. Elle est alitée et la vielle dame a le visage gris. Ce n’est pas ma grand-mère, c’est celle de mon ami Laurent.

Elle est décédée il y a peu et j’ai vécu son départ lent et douloureux à courte distance, par les propos que me rapportait Laurent. J’avais vu quelques photos d’elle avant qu’elle ne puisse plus du tout bouger ni s’exprimer, je connaissais son visage et c’est bien elle qui est là, devant moi… Je ne sais pas si elle dort ou si la mort l’a emportée.

464735a7Instinctivement, je me déplace encore d’une pièce et j’arrive sur ce qui semble être le salon. Les couleurs sont étranges, comme pastellisées, mais cela rend le lieu à la fois plus vif et absolument pas agressif. La couleur générale est bien sûr le bleu, teinté par endroit de jaune et d’un flou orangé.

Je tourne seul dans ce lieu que je connais, et que je ne connais pas, c’est un sentiment que les mots n’expliquent pas.

Alors que je me trouve maintenant dans un coin de cette pièce principale, j’aperçois ma mère qui arrive vers moi par l’autre côté, elle me regarde sans expression, le visage fermé, un visage qui ne dit rien. La lumière des lieux change, elle est plus vive, les rayons du soleil se montrent plus présents et éclairent la pièce désormais différemment. Le pastel devient plus flou comme l’était l’orangé précédemment.

Le pastel du plafond, lui, laisse progressivement place à un ciel quelque peu parsemé de nuages. Ceux-ci, même s’ils ne sont pas nombreux, sont menaçants et le plafond s’efface progressivement jusqu’à ne laisser apparaître que l’immensité des cieux. Je suis pourtant toujours là, debout, à regarder cette scène que je n’explique et ne comprends pas.

Je regarde à nouveau ma mère alors que la lumière qui semblait provenir du soleil devient plus vive, mais on peut la regarder car étrangement, elle n’éblouit pas, ce n’est pas le soleil.

Tout-à-coup je comprends… Je suis mort, il ne peut s’agir que de cela.

Je me tourne et m’adresse à ma mère : « mais alors, je suis mort ? ». Elle m’adresse un « non » de la tête et son visage exprime enfin quelque chose : l’horreur de me voir partir et quitter le monde des hommes, si fragiles mais bien vivants.

Elle ne le croit pas et elle finit par crier un « non » car elle ne le veut pas, c’est impossible pour elle, je ne peux pas mourir ! J’avance vers elle et l’émotion l’emporte, les larmes nous montent aux yeux. Elle n’y croit pas du tout, elle vit sans doute l’écho de toutes ces fois où son fils a tenté de se retirer la vie sans y parvenir, lors de moments où son heure n’était alors pas encore venue.

Je m’avance doucement toujours vers elle et son regard se dirige vers mes pas. Horrifiée, elle me voit m’approcher d’elle sans être gêné par les meubles de la pièce, je les traverse comme par magie, comme le font les fantômes dans les films.

Je ne parviens pas jusqu’à elle, je me retrouve en une fraction de seconde à nouveau dans l’angle de la pièce, je n’ai pas su la rejoindre. Plusieurs tentatives n’y feront rien, je reviens sans cesse à mon point de départ, coincé là, dans ce coin de pièce où la lumière devient toujours et encore de plus en plus vive.

Maman se tient à présent à ma droite, près de moi. Je la surprends là alors que j’avais les yeux fixés vers le haut, vers ce ciel qui se modifiait.

Je lui dis alors : « Je dois donc rejoindre la lumière, aller vers elle, c’est ça maman ? ». Elle n’a plus le choix et me prend la main en acquiesçant par la tête. Des larmes éclatantes, comme les rendent les couleurs pastels, lui font couler des diamants sur son visage.

Je sens ma main gauche être saisie elle aussi. Mon père est là, et il fait la même chose que ma mère, il me tient la main avec une tendresse que je ne lui connaissais pas.

Je me sens apaisé pour la première fois depuis si longtemps. Tout s’efface et tout devient évident, tout devient parfaitement clair, c’était donc ça !

Je regarde la lumière encore et j’accepte qu’elle m’enveloppe plus encore…

Xantiarius